Le 8 octobre, la JournĂ©e mondiale du poulpe a mis Ă lâhonneur un animal dont lâanatomie intĂ©resse directement la robotique : huit bras sans squelette rigide, des centaines de ventouses sensorielles et environ deux tiers de ses quelque 500 millions de neurones situĂ©s hors du cerveau central.
Un bras robotique industriel concentre ses mouvements dans une succession dâarticulations associĂ©es Ă des moteurs, transmissions, capteurs et commandes. Le bras du poulpe rĂ©partit flexion, torsion, allongement, adhĂ©rence et perception dans une structure continue.
Du poulpe au corps robotique continu
DĂšs 2009, le programme europĂ©en OCTOPUS, coordonnĂ© par la Scuola Superiore SantâAnna, a transposĂ© les capacitĂ©s sensorimotrices du poulpe dans un robot Ă huit bras. Actionneurs souples, capteurs tactiles distribuĂ©s, matĂ©riaux Ă rigiditĂ© variable et contrĂŽle dĂ©centralisĂ© formaient les principales briques du projet, financĂ© Ă hauteur de 7,6 millions dâeuros par lâUnion europĂ©enne.
Cette recherche sâest prolongĂ©e avec CFD-OctoProp, menĂ© entre 2011 et 2014. Le projet sâest concentrĂ© sur la propulsion pulsĂ©e des cĂ©phalopodes : une enveloppe souple se contracte et expulse lâeau Ă travers une tuyĂšre, selon le principe mĂ©canique du manteau.

PoseiDRONE matĂ©rialise le passage du corps dĂ©formable du cĂ©phalopode vers une architecture robotique sous-marine oĂč la forme de la structure participe directement au dĂ©placement. © CORDIS – CFD-OctoProp.
Répartir le mouvement dans toute la structure
En mai 2026, une Ă©quipe de lâIstituto Italiano di Tecnologia a publiĂ© dans Nature Machine Intelligence un bras souple de 410 mm, conique, commandĂ© par trois tendons et Ă©quipĂ© de dix ventouses artificielles. La traction dâun tendon dĂ©forme plusieurs rĂ©gions Ă la fois, tandis que les conduites pneumatiques et les composants intĂ©grĂ©s influent eux-mĂȘmes sur la rigiditĂ© du bras.
Les dix ventouses sont regroupĂ©es en quatre circuits pneumatiques afin de limiter le nombre de tubes traversant la structure. Le prototype distribue ainsi lâactionnement et la perception le long dâun mĂȘme corps dĂ©formable.

Le modĂšle biologique et son Ă©quivalent robotique mettent en regard une mĂȘme organisation distribuĂ©e : perception le long du bras, traitement pĂ©riphĂ©rique et coordination centrale. © Nature Machine Intelligence.
Une Ă©tude publiĂ©e en mars 2026 dans Cyborg and Bionic Systems ajoute la rigiditĂ© variable Ă cette architecture. Son prĂ©henseur sous-marin possĂšde six bras contenant des polymĂšres Ă mĂ©moire de forme. Le matĂ©riau sâassouplit pour Ă©pouser lâobjet puis se rigidifie pour maintenir la prise.
Lâeau contribue au refroidissement nĂ©cessaire au changement dâĂ©tat. Dans certaines configurations expĂ©rimentales, la rigidification a plus que doublĂ© la force de prĂ©hension.

Le prĂ©henseur est intĂ©grĂ© Ă un robot sous-marin capable de propulsion par jet, de dĂ©placement par les bras et dâajustement de sa flottabilitĂ© au cours du cycle de saisie. © Cyborg and Bionic Systems.
SpiRobs inscrit la spirale du poulpe dans la structure du robot
Ă lâUniversity of Science and Technology of China, Zhanchi Wang, au sein de lâĂ©quipe du professeur Nikolaos M. Freris et avec le chercheur Xi Wei, a dĂ©veloppĂ© SpiRobs, une famille de robots souples dĂ©crite dans Device. Leur gĂ©omĂ©trie reproduit la spirale logarithmique observĂ©e dans plusieurs appendices animaux, dont les bras du poulpe, tandis que leur stratĂ©gie de prĂ©hension reprend lâenroulement progressif autour dâun objet.
La structure est imprimée en 3D puis actionnée par deux ou trois cùbles. Dans les essais publiés, un SpiRob de 38,4 g a porté une charge de 10 kg, soit environ 260 fois sa propre masse, et saisi des objets dont les dimensions variaient sur plus de deux ordres de grandeur.
Les chercheurs ont dĂ©clinĂ© le mĂȘme principe en prĂ©henseur miniaturisĂ©, manipulateur dâun mĂštre installĂ© sous un drone et rĂ©seaux de plusieurs SpiRobs capables de sâenrouler autour dâobjets.

Du prĂ©henseur miniature au manipulateur embarquĂ© sur drone, SpiRobs conserve le mĂȘme principe de saisie en changeant dâĂ©chelle. © Zhanchi Wang
Festo transpose le tentacule dans lâautomatisation
Lâindustriel allemand Festo a dĂ©veloppĂ© son TentacleGripper directement Ă partir du tentacule du poulpe. Une structure pneumatique en silicone sâincurve autour de lâobjet. Deux rangĂ©es de ventouses complĂštent la prise : les plus petites fonctionnent passivement, les plus grandes peuvent ĂȘtre placĂ©es sous vide.
DĂ©veloppĂ© au sein du Bionic Learning Network de Festo, le dĂ©monstrateur saisit des objets de gĂ©omĂ©tries diffĂ©rentes ou sensibles grĂące Ă la dĂ©formation du bras et Ă lâadhĂ©sion rĂ©partie sur sa surface.



Le TentacleGripper en action sur plusieurs objets de formes différentes. © Festo
La ventouse devient capteur au point de contact
Adhérer, mesurer et déclencher la saisie
Les ventouses du prototype italien contiennent chacune trois LED et trois phototransistors intégrés dans du silicone. Une pression modifie leur géométrie interne et la quantité de lumiÚre reçue.
La mĂȘme surface dĂ©tecte le contact, sa direction, lâattachement et le dĂ©tachement tout en assurant la prĂ©hension. Les chercheurs reconstruisent la direction de lâeffort avec une erreur infĂ©rieure Ă 18°.
Les informations tactiles alimentent le contrĂŽle sous lâeau sans guidage visuel externe. La succion peut ĂȘtre dĂ©clenchĂ©e localement lors du contact, puis les signaux transmis au contrĂŽle pĂ©riphĂ©rique dĂ©terminent lâactionnement des tendons.
Le Bristol Robotics Laboratory pousse cette intĂ©gration dans le circuit fluidique lui-mĂȘme. Une Ă©tude publiĂ©e en mai 2025 par lâUniversity of Bristol utilise la circulation dâair ou dâeau dâun mĂȘme rĂ©seau pour adhĂ©rer, dĂ©tecter lâenvironnement et commander certaines rĂ©ponses du robot.
Les variations de pression permettent de distinguer diffĂ©rents contacts, dâidentifier certaines propriĂ©tĂ©s de surface et dâestimer la traction exercĂ©e sur la ventouse. Une partie de la rĂ©ponse mĂ©canique est ainsi produite localement par le rĂ©seau fluidique.


La saisie repose sur un rĂ©seau de ventouses dont la pression fournit directement lâinformation utilisĂ©e pour adapter le contact avec lâobjet. © Tianqi Yue / University of Bristol.
En septembre 2026, une Ă©tude publiĂ©e dans le Chemical Engineering Journal a intĂ©grĂ© des capteurs conducteurs directement dans une ventouse inspirĂ©e du poulpe. Leur dĂ©formation permet de mesurer lâĂ©tat de la prise et dâajuster automatiquement la dĂ©pression. Les auteurs rapportent plus de 2 300 cycles dans leurs essais et un temps de rĂ©ponse de 571 ms.
MIMETICS transpose la micro-succion Ă la peau

La startup sud-corĂ©enne MIMETICS utilise la microstructure interne des ventouses du poulpe pour lâadhĂ©sion cutanĂ©e et lâadministration transdermique. Sa plateforme Micro Vacuum reproduit des structures tridimensionnelles capables de gĂ©nĂ©rer localement une pression nĂ©gative sans couche de colle conventionnelle.
La technologie prolonge les travaux menĂ©s Ă Sungkyunkwan University, oĂč lâĂ©quipe du professeur Changhyun Pang a publiĂ© en 2017 dans Nature un patch adhĂ©sif inspirĂ© des protubĂ©rances internes des ventouses de poulpe. Hyoungki Park, aujourdâhui CEO de MIMETICS, a ensuite participĂ© Ă des recherches appliquant ces architectures de micro-succion Ă la dĂ©livrance transdermique.

En janvier 2026, MIMETICS et Sungkyunkwan University ont prĂ©sentĂ© un patch Ă double couche fondĂ© sur cette architecture. Lâentreprise intervient sur lâĂ©valuation des applications et leur commercialisation. Elle indique avoir rĂ©alisĂ© quatre transferts technologiques universitaires et dĂ©posĂ© plus de trente brevets en CorĂ©e du Sud et Ă lâinternational. Elle a aussi prĂ©sentĂ© sa plateforme Ă VivaTech 2026 Ă Paris.

Dans les essais rapportés, le patch a supporté une charge verticale de 300 g et maintenu son adhérence sous des vibrations atteignant 3G. © MIMETICS.
De la peau changeante aux surfaces reconfigurables
Stanford programme relief et couleur dans un mĂȘme film
La peau du poulpe peut modifier son apparence et sa topographie. Des papilles musculaires font apparaĂźtre ou disparaĂźtre des reliefs sur certaines parties du corps.
En janvier 2026, une équipe de Stanford University a publié dans Nature des films polymÚres souples explicitement inspirés de la modulation dynamique de la peau des céphalopodes.
Le polymĂšre conducteur utilisĂ© gonfle ou se contracte diffĂ©remment selon la dose dâirradiation Ă©lectronique reçue. Une exposition localisĂ©e encode la future topographie du film, rĂ©vĂ©lĂ©e ensuite sous stimulation chimique ou Ă©lectrochimique.
Les chercheurs ont Ă©galement intĂ©grĂ© le polymĂšre Ă des cavitĂ©s optiques de Fabry-PĂ©rot. Lorsque son Ă©paisseur varie, les longueurs dâonde rĂ©flĂ©chies changent. Une architecture multicouche permet de dissocier partiellement la modification du relief de celle de la rĂ©ponse optique.
Le Stanford Office of Technology Licensing propose la technologie au transfert et référence la demande de brevet WO2025137278.
La programmation par faisceau dâĂ©lectrons, la vitesse de rĂ©ponse, la tenue sur un grand nombre de cycles et la fabrication de grandes surfaces restent Ă documenter Ă une Ă©chelle industrielle.

Ă Stanford, un matĂ©riau inspirĂ© du poulpe change de couleur et de texture. Ici, lâĂ©volution des motifs colorĂ©s dans un Ă©chantillon de peau photonique souple. © Siddharth Doshi – Stanford University
morph transforme lâadaptabilitĂ© en cellules robotiques
La sociĂ©tĂ© londonienne morph, fondĂ©e en 2024, a dĂ©voilĂ© en juin 2026 une plateforme de cellules robotiques souples capables, selon lâentreprise, de dĂ©tecter leur environnement et de modifier leur forme et leur rigiditĂ©. morph cite explicitement lâadaptabilitĂ© du poulpe comme source dâinspiration.
Ces cellules combinent matĂ©riaux dĂ©formables, simulation physique et apprentissage par renforcement. Lâentreprise vise dâabord des applications liĂ©es au mouvement humain, Ă la prĂ©vention des blessures et Ă lâassistance Ă la mobilitĂ©.
Aucune production commerciale Ă grande Ă©chelle nâest documentĂ©e dans les sources consultĂ©es.
Morph lance une plateforme de cellules robotiques souples capables de modifier leur forme pour adapter leur comportement à différentes applications physiques. © Morph
Fabriquer un corps qui assure plusieurs fonctions
Les ventouses dĂ©veloppĂ©es par lâIstituto Italiano di Tecnologia ont Ă©tĂ© soumises Ă 20 000 cycles dâindentation et le bras Ă 10 000 cycles dâactionnement dans les essais publiĂ©s. Ces mesures caractĂ©risent la rĂ©pĂ©tabilitĂ© du prototype dans les conditions expĂ©rimentales sans Ă©tablir une durĂ©e de vie industrielle.
IntĂ©grer mouvement, perception ou adhĂ©sion dans une structure souple impose de contrĂŽler simultanĂ©ment Ă©lasticitĂ©, fatigue, connexions Ă©lectriques, conduites fluidiques, Ă©tanchĂ©itĂ© et reproductibilitĂ© du moulage. Une dĂ©formation utile au mouvement peut perturber un capteur, une conduite ou une connexion placĂ©e dans le mĂȘme matĂ©riau.
Chez le poulpe, la structure participe directement au mouvement, au toucher et Ă lâadaptation. La difficultĂ© industrielle consiste dĂ©sormais Ă conserver ces fonctions lorsquâelles doivent ĂȘtre fabriquĂ©es, rĂ©pĂ©tĂ©es et maintenues dans la matiĂšre.