💦 L’eau, nouvelle équation de la DeepTech

« L’eau fait partie du patrimoine commun de la nation. Sa protection, sa mise en valeur et le dĂ©veloppement de la ressource utilisable, dans le respect des Ă©quilibres naturels, sont d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. »
— Article L210-1 du Code de l’environnement français

Longtemps considérée comme une ressource environnementale à préserver, l’eau s’impose désormais comme une infrastructure stratégique des économies contemporaines. Le Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau 2026 – L’Eau en partage : une égalité des droits et des accès souligne que la disponibilité, la qualité et l’accès équitable à cette ressource conditionnent la sécurité alimentaire, les écosystèmes, les économies et la stabilité des sociétés.

L’intelligence artificielle est souvent présentée comme l’expression ultime d’une économie immatérielle. Pourtant, son expansion dépend de plus en plus d’une ressource parmi les plus physiques : l’eau.

Depuis les années 1980, la demande mondiale en eau douce augmente d’environ 1 % par an. En 2024, 2,1 milliards de personnes n’avaient toujours pas accès à des services d’approvisionnement en eau potable gérés de façon sûre, tandis qu’aucune des cibles de l’Objectif de développement durable n°6 relatif à l’eau n’est en voie d’être atteinte d’ici 2030.

Parallèlement, la croissance des usages numĂ©riques intensifie les besoins hydriques : fabrication de semi-conducteurs, refroidissement des centres de donnĂ©es, production d’équipements Ă©lectroniques. Selon Aqueduct, l’atlas mondial du risque hydrique dĂ©veloppĂ© par le World Resources Institute (WRI), 25 pays reprĂ©sentant environ un quart de la population mondiale sont exposĂ©s chaque annĂ©e Ă  un niveau de stress hydrique extrĂŞmement Ă©levĂ©.

L’eau n’a pas changé de nature. C’est l’économie technologique qui a révélé son caractère stratégique. Elle ne relève plus seulement de la gestion opérationnelle : elle influence les choix d’investissement et la localisation industrielle, au même titre que l’énergie, les semi-conducteurs ou les terres rares.

Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau 2026 © UNESCO Programme mondial pour l’Ă©valuation des ressources en eau

L’eau entre dans le calcul des investissements

Pendant longtemps, l’implantation d’activités économiques a reposé sur trois paramètres : le coût de la main-d’œuvre, l’accès à l’énergie et la logistique. L’eau était supposée abondante et stable. Les sécheresses récurrentes et l’explosion des besoins numériques brisent cette hypothèse. L’agriculture représente 72 % des prélèvements mondiaux d’eau douce, devant l’industrie (15 %) et les usages domestiques et municipaux (13 %).

Lorsqu’un intrant physique se raréfie, il cesse d’être un simple coût de production pour devenir un actif stratégique : il détermine si une usine peut être construite, si une chaîne de valeur tient, et quelles régions remporteront le prochain cycle technologique.

La DeepTech redécouvre sa matérialité

L’IA, l’informatique en nuage ou le calcul haute performance donnent l’illusion d’une crĂ©ation de valeur dĂ©tachĂ©e de la matière. Aucune de ces technologies ne fonctionne dans le vide. Les semi-conducteurs et les centres de donnĂ©es forment l’infrastructure physique de l’IA. Leurs chaĂ®nes exigent des mĂ©taux critiques, des rĂ©actifs chimiques et des volumes d’eau considĂ©rables. Ă€ mesure que la puissance de calcul augmente, ces dĂ©pendances cessent d’ĂŞtre invisibles.

Les semi-conducteurs : l’eau comme garantie de souveraineté

Peu d’industries exposent cette matĂ©rialitĂ© avec autant de clartĂ© que la microĂ©lectronique. La gravure et le rinçage des wafers exigent une eau ultra-pure, contrĂ´lĂ©e au niveau molĂ©culaire. TSMC, premier fabricant mondial de puces avancĂ©es, a prĂ©levĂ© 128,8 millions de mÂł d’eau en 2024, illustrant l’intensitĂ© hydrique nĂ©cessaire Ă  la fabrication des semi-conducteurs avancĂ©s. Les Ă©pisodes de sĂ©cheresse qui ont frappĂ© TaĂŻwan ces dernières annĂ©es ont rappelĂ© combien la chaĂ®ne mondiale des semi-conducteurs dĂ©pend de la disponibilitĂ© de cette ressource.

Cette vulnérabilité illustre une nouvelle réalité : la souveraineté numérique dépend aussi de la souveraineté hydrique des territoires qui accueillent les capacités industrielles critiques.

Face à ce risque, Intel vise un objectif « water positive » d’ici 2030. L’entreprise prévoit de restaurer et d’économiser près de 227 millions de m³ d’eau, tout en déployant plus de 40 projets de restauration hydrique dans plusieurs régions du monde.

Cette dĂ©pendance Ă  l’eau ne concerne plus seulement les sites de production. Elle s’Ă©tend dĂ©sormais aux infrastructures numĂ©riques qui soutiennent la montĂ©e en puissance des modèles d’intelligence artificielle.

Le projet West Clear Creek Pipeline, en Arizona, soutenu par Intel avec The Nature Conservancy, restaure la disponibilité en eau du bassin de Verde River grâce à la modernisation des infrastructures d’irrigation et au pilotage intelligent des usages agricoles. © Intel

L’IA redessine la gĂ©ographie industrielle

Cette consommation supplĂ©mentaire ne s’ajoute pas Ă  un système oĂą l’eau est abondante : elle s’insère dans des territoires oĂą la ressource est dĂ©jĂ  sollicitĂ©e par l’agriculture, l’industrie et les usages domestiques. Le sujet n’est donc pas seulement le volume consommĂ©, mais la localisation de cette consommation dans des bassins oĂą d’autres usages essentiels sont dĂ©jĂ  sous tension.

Les centres de donnĂ©es reprĂ©sentaient environ 1,5 % de la demande mondiale d’Ă©lectricitĂ© en 2024, soit 415 TWh. Selon l’Agence internationale de l’Ă©nergie (IEA) dans son rapport Energy and AI (2025), leur demande devrait atteindre près de 945 TWh d’ici 2030, soit un peu moins de 3 % de la demande mondiale d’Ă©lectricitĂ©. Cette progression, portĂ©e principalement par l’essor de l’intelligence artificielle et des infrastructures de calcul accĂ©lĂ©rĂ©, correspond Ă  une croissance annuelle moyenne d’environ 15 %, plus de quatre fois supĂ©rieure Ă  celle de la demande mondiale d’Ă©lectricitĂ© des autres secteurs.

Pour rĂ©pondre Ă  cette croissance, l’IEA estime que les Ă©nergies renouvelables fourniront près de la moitiĂ© de la production Ă©lectrique supplĂ©mentaire nĂ©cessaire, complĂ©tĂ©es par le gaz naturel, le nuclĂ©aire, le stockage et le renforcement des rĂ©seaux. L’enjeu ne rĂ©side donc plus seulement dans la disponibilitĂ© de l’Ă©lectricitĂ©, mais dans la capacitĂ© des territoires Ă  dĂ©ployer simultanĂ©ment production, rĂ©seaux, foncier et ressources en eau.

La compétition pour l’IA ne se joue plus seulement sur les algorithmes ou les puces : elle se déplace vers les régions capables de réunir simultanément de l’électricité décarbonée, du foncier et de l’eau.

Les grands opérateurs du numérique adaptent également leur stratégie hydrique.

Microsoft a ainsi élargi son objectif de restauration de l’eau afin de prendre en compte l’intégralité des volumes prélevés par ses centres de données, au-delà de la seule consommation liée au refroidissement. Cette évolution traduit un changement de logique : une approche centrée sur la consommation opérationnelle laisse progressivement place à une gestion territoriale de la ressource.

Selon son rapport environnemental 2025, Google indique que ses projets de gestion durable de l’eau ont permis de reconstituer près de 17 millions de mÂł d’eau douce en 2024, soit 64 % de sa consommation annuelle d’eau douce, contre 18 % en 2023. L’entreprise vise dĂ©sormais 120 % d’ici 2030. 

Au-delĂ  des hyperscalers, les opĂ©rateurs d’infrastructures numĂ©riques intègrent eux aussi la contrainte. Equinix suit la performance hydrique de ses centres de donnĂ©es grâce Ă  l’indicateur Water Usage Effectiveness (WUE), qui rapporte le volume d’eau utilisĂ© pour le refroidissement Ă  l’Ă©nergie consommĂ©e par les Ă©quipements informatiques. En 2024, son portefeuille mondial affichait un WUE moyen de 0,95, signe de l’importance croissante de l’efficacitĂ© hydrique dans la conception des infrastructures numĂ©riques.

Dans le cadre de son initiative Future First, Equinix dĂ©veloppe des centres de donnĂ©es intĂ©grant Ă©nergies renouvelables, refroidissement liquide et gestion responsable de l’eau afin d’accompagner la montĂ©e en puissance de l’intelligence artificielle. © Equinix

Voir, comprendre, arbitrer : trois nouvelles capacités

La vĂ©ritable adaptation rĂ©side dans la capacitĂ© Ă  observer la ressource, anticiper les tensions et optimiser chaque litre disponible. Cette Ă©volution ouvre un nouveau champ d’innovation pour la DeepTech.

Les acteurs citĂ©s ci-dessous n’ont pas vocation Ă  dresser un panorama exhaustif du marchĂ© : ils ont Ă©tĂ© retenus pour la clartĂ© avec laquelle chacun illustre l’une de ces trois capacitĂ©s. 

Voir : rendre l’invisible observable

Avant d’optimiser un flux, il faut le mesurer. Les fuites dans les réseaux urbains, l’évolution des nappes phréatiques ou les pertes invisibles dans les infrastructures restaient longtemps difficiles à détecter.

Hydrosat exploite l’imagerie thermique satellitaire et l’intelligence artificielle pour mesurer le stress hydrique des sols et suivre l’Ă©volution des ressources en eau Ă  grande Ă©chelle. En transformant des donnĂ©es spatiales en indicateurs opĂ©rationnels, l’entreprise permet aux gestionnaires, aux agriculteurs et aux pouvoirs publics d’anticiper les tensions sur la ressource et d’orienter leurs dĂ©cisions.

Comprendre : passer de la donnée à l’anticipation

Une ressource soumise aux précipitations, aux températures et aux usages agricoles ou industriels forme un système complexe. Pris isolément, ces paramètres n’offrent qu’une vision fragmentée.

Croisés par l’intelligence artificielle et l’analyse géospatiale, ils permettent de modéliser les tensions futures et d’anticiper les risques physiques. Kayrros, désormais intégré à Energy Aspects pour ses activités civiles, combine observation satellitaire, intelligence artificielle et analyse de données géospatiales afin d’évaluer les risques physiques liés au climat et d’aider les acteurs publics et privés à prendre des décisions fondées sur des données.

Cette logique rejoint celle dĂ©fendue par les Nations Unies : renforcer les capacitĂ©s d’observation et de gouvernance constitue dĂ©sormais une condition essentielle de la sĂ©curitĂ© hydrique.

Les industriels et les États passent progressivement d’une gestion curative à une planification anticipative : il ne s’agit plus seulement de réparer une rupture, mais de prévoir où et quand la pression sur la ressource surviendra.

Arbitrer : produire plus de valeur avec moins de volume

L’augmentation de l’offre n’étant pas illimitée, la productivité de l’eau devient un levier stratégique. L’enjeu n’est plus uniquement de trouver de nouvelles ressources, mais d’augmenter la valeur produite pour chaque litre utilisé.

Gradiant, entreprise spécialisée dans les technologies avancées de traitement de l’eau, associe procédés membranaires, intelligence artificielle et solutions de traitement industriel pour réduire, recycler et renouveler l’eau utilisée par des secteurs fortement consommateurs comme la microélectronique, l’énergie ou la pharmacie.

L’eau usée cesse alors d’être un déchet rejeté pour devenir un flux réintroduit dans une logique circulaire.

NX Filtration développe des membranes de nanofiltration à fibres creuses permettant de traiter directement les eaux de surface ou les eaux usées traitées, tout en éliminant les micropolluants, les PFAS, les résidus pharmaceutiques et les microplastiques. Leurs technologies réduisent significativement les besoins en énergie et en produits chimiques par rapport aux procédés conventionnels, tout en facilitant la réutilisation de l’eau dans les applications industrielles et municipales.

L’objectif n’est plus de prélever davantage, mais d’extraire un rendement maximal de chaque litre.

L’usine de Dumai (IndonĂ©sie) illustre l’apport de la nanofiltration directe pour produire de l’eau potable Ă  partir d’eaux de surface, tout en rĂ©duisant fortement l’usage de produits chimiques et l’empreinte environnementale du traitement. © NX Filtration

Les territoires comme avantage compétitif

Ces outils ne créent de la valeur que s’ils s’insèrent dans un environnement cohérent. Une technologie isolée ne résout pas un déséquilibre hydrique ; elle requiert l’articulation de réseaux physiques, de réglementations, d’usages agricoles et d’investissements privés.

Singapour l’a dĂ©montrĂ©. DĂ©pourvue de nappes souterraines et historiquement dĂ©pendante de la Malaisie, la citĂ©-État a transformĂ© sa vulnĂ©rabilitĂ© en atout.

Sous l’impulsion de son agence nationale de l’eau PUB Singapore, elle a croisĂ© quatre sources d’approvisionnement : captation des eaux pluviales, importations, dessalement et recyclage avancĂ© via le programme NEWater, l’un des quatre piliers “National Taps” de la stratĂ©gie hydrique singapourienne. Les eaux usĂ©es traitĂ©es y subissent une succession de procĂ©dĂ©s de filtration membranaire, d’osmose inverse et de dĂ©sinfection aux ultraviolets afin de produire une eau ultra-pure principalement destinĂ©e aux usages industriels, notamment dans les secteurs de la microĂ©lectronique et des semi-conducteurs.

Le modèle singapourien dĂ©passe la seule performance hydraulique. Il montre que la pĂ©rennitĂ© d’une filière dĂ©pend de la capacitĂ© d’une rĂ©gion Ă  synchroniser donnĂ©es, Ă©quipements, financement et gouvernance.

Cette approche s’applique dĂ©jĂ  Ă  l’Ă©nergie dĂ©carbonĂ©e, aux mĂ©taux critiques et au foncier. Les espaces capables de sĂ©curiser simultanĂ©ment ces diffĂ©rentes dimensions disposeront d’un avantage comparatif dĂ©cisif pour attirer les industries du futur. Le territoire lui-mĂŞme devient une infrastructure.

Inaugurée en 2020, l’usine de dessalement de Keppel Marina East est la première installation de dessalement à double mode de Singapour, capable de traiter soit de l’eau de mer en période sèche, soit de l’eau douce provenant du réservoir Marina pendant les périodes pluvieuses. Elle a reçu le prix « Desalination Plant of the Year » lors des Global Water Awards 2021. © PUB

Une nouvelle économie de l’innovation

Trois facteurs se conjuguent pour imposer cette rupture. L’accĂ©lĂ©ration du numĂ©rique gonfle la demande en intrants physiques. Le changement climatique rend les prĂ©cipitations et les tempĂ©ratures moins prĂ©visibles. Les États, conscients des vulnĂ©rabilitĂ©s de leurs chaĂ®nes d’approvisionnement, relocalisent leur production.

Pendant des décennies, le progrès technologique a reposé sur une prémisse tacite : les ressources physiques resteraient bon marché et disponibles. L’eau invalide cette hypothèse. Elle se trouve au croisement de la transition climatique, de la souveraineté industrielle et de la transformation numérique. La même contrainte pèse déjà sur les matériaux critiques nécessaires aux batteries ou aux technologies quantiques, ainsi que sur les capacités de production avancées.

La DeepTech entre dans une nouvelle phase de maturitĂ©. La prochaine gĂ©nĂ©ration de technologies ne sera pas dĂ©finie par ses seules performances de calcul. Elle sera jugĂ©e Ă  l’aune de la valeur qu’elle crĂ©e dans une enveloppe physique contrainte. La vĂ©ritable rupture ne rĂ©sidera plus seulement dans ce que les algorithmes rendent possible, mais dans la capacitĂ© des ingĂ©nieurs et des dĂ©cideurs Ă  rendre durablement possible l’innovation elle-mĂŞme.

L’avenir technologique ne dĂ©pendra plus seulement de la puissance des machines, mais de la capacitĂ© des territoires Ă  rĂ©unir durablement les ressources qui les rendent possibles.

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