Déjà une solution
À l’heure où l’industrie alimentaire cherche de nouvelles sources de protéines pour répondre aux défis climatiques, nutritionnels et démographiques, une graine millénaire révèle toute l’actualité de ses solutions.
Cultivée depuis plus de 8 000 ans, la lentille appartient à la famille des légumineuses, ces cultures capables de transformer notre manière de produire et de consommer des protéines.
Selon la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations), les légumineuses jouent un rôle stratégique dans la sécurité alimentaire mondiale grâce à leur richesse nutritionnelle, leur capacité d’adaptation et leur contribution à des systèmes agricoles plus durables. Les publications Celebrating the Power of Pulses et A Guide to World Pulses Day 2026 rappellent également leur intérêt nutritionnel, leur capacité à fixer naturellement l’azote atmosphérique, leur contribution à la fertilité des sols et leur rôle dans la diversification des cultures.
Avant d’intéresser la FoodTech et l’AgriTech, la lentille apportait déjà des réponses aux défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.

Le rôle des légumineuses dans la nutrition, la sécurité alimentaire, la santé des sols et la transition vers des systèmes agricoles plus durables. © FAO
Une petite graine au cœur de l’histoire alimentaire mondiale
Originaire du Proche-Orient, la lentille accompagne l’expansion des premières civilisations agricoles.
Sa diffusion s’explique par plusieurs qualités remarquables :
- une forte teneur en protéines végétales ;
- une conservation facile ;
- une capacité à pousser dans des environnements variés ;
- un rôle agronomique particulier lié aux légumineuses.
Les légumineuses entretiennent une relation symbiotique avec certaines bactéries du sol, leur permettant de fixer naturellement l’azote atmosphérique et de réduire les besoins en fertilisants azotés.
Cette capacité explique l’intérêt croissant que leur portent les organismes de recherche. En France, ICARDA (International Center for Agricultural Research in the Dry Areas), Terres Inovia, Agri Obtentions, Pro’Pulse et Semences de Provence collaborent dans le cadre du programme Cap Protéines afin d’élargir la diversité génétique des lentilles et des pois chiches. L’objectif est de développer des variétés plus résilientes face au changement climatique, aux maladies et aux besoins de l’agriculture de demain.
La lentille n’est donc pas seulement un héritage agricole : elle demeure un terrain d’innovation scientifique.
Du Puy à Delhi : une même graine, deux histoires alimentaires
Un aliment ne raconte jamais seulement une recette.
Il raconte un territoire.
Le Puy-en-Velay – France : la lentille devient un patrimoine
La réputation de la Lentille Verte du Puy dépasse rapidement les frontières régionales. En 1930, la botaniste russe Helena Barulinda reconnaît sa singularité en la nommant Lens culinaris puyensis.
Face aux tentatives d’usurpation de son nom par des lentilles importées, la filière obtient en 1935 une première reconnaissance officielle d’Appellation d’Origine, posant les bases de la protection actuelle de ce patrimoine agricole.
Aujourd’hui, la Lentille Verte du Puy incarne l’un des exemples les plus emblématiques du lien entre agriculture, géographie et identité culturelle.
Chaque année, près de 3 000 hectares sont cultivés par environ 550 producteurs, dans une filière qui exporte cette lentille dans près de 70 pays.
Bénéficiant depuis 1996 d’une AOP Lentille verte du Puy (Appellation d’Origine Protégée) reconnue par l’INAO (Institut national de l’origine et de la qualité), elle repose sur une combinaison unique :
- un terroir défini de 87 communes autour du Puy-en-Velay ;
- des conditions pédoclimatiques spécifiques ;
- des pratiques agricoles adaptées ;
- un savoir-faire transmis au fil des générations.
Son identité ne repose donc pas uniquement sur une variété végétale, mais sur la rencontre entre une graine, un terroir et une histoire humaine.
Elle occupe depuis longtemps une place importante dans la cuisine populaire française, notamment avec le petit salé à la Lentille Verte du Puy, l’un de ses plats emblématiques.
Un plat issu d’une logique paysanne : associer une viande conservée par salaison à une légumineuse nourrissante, accessible et durable.
La lentille n’était pas un aliment de luxe. Elle constituait déjà une réponse alimentaire adaptée aux réalités économiques, agricoles et climatiques des territoires.

On célèbre la lentille Verte au Puy-en Velay avec Brice Pellevoisin – Boucherie Au Plaisir du Goût © France Télévisions
L’Inde : la lentille nourrit une civilisation
En Inde, le dhal (ou dal) désigne à la fois les légumineuses décortiquées et les préparations culinaires qui en sont issues. Préparé à partir de lentilles, de pois cassés, de pois d’Angole, de haricots mungo ou encore de pois chiches décortiqués, il constitue l’un des piliers de l’alimentation quotidienne de centaines de millions de personnes.
Cette tradition alimentaire contribue également de manière décisive à la sécurité nutritionnelle du pays. Les recommandations alimentaires publiées par la FAO dans Food-based dietary guidelines – India, soulignent l’importance des céréales et des légumineuses dans les régimes alimentaires équilibrés, notamment pour leur apport en protéines, fibres et micronutriments.
Cette complémentarité entre céréales et légumineuses repose sur un principe nutritionnel largement étudié : associer différentes sources végétales permet d’obtenir des profils nutritionnels plus complets, notamment grâce à la complémentarité de leurs acides aminés.
Cette vision est aujourd’hui portée au plus haut niveau de la recherche agricole indienne.
À l’occasion de la National Conference on Pulses, l’ICAR (Indian Council of Agricultural Research) rappelle que les légumineuses constituent un levier stratégique pour renforcer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition, accroître les revenus des agriculteurs et développer des systèmes agricoles plus résilients face au changement climatique.
L’association traditionnelle du dhal avec le riz ou avec des pains comme le chapati illustre ainsi une forme d’intelligence alimentaire développée bien avant que la science moderne ne s’intéresse aux protéines végétales.
En 2024, le gouvernement indien a annoncé le lancement de la Mission for Aatmanirbharta in Pulses (2025-26 à 2030-31), un programme doté de 11 440 crores de roupies (environ 1,04 milliard d’euros) visant à renforcer la production nationale de légumineuses, améliorer les semences et progresser vers l’autosuffisance alimentaire, selon le Press Information Bureau, Government of India.
Si la Lentille Verte du Puy est protégée par une origine géographique et un savoir-faire territorial, le dhal est porté par une mémoire collective et une pratique alimentaire transmise au fil des générations.

Atul Kochhar, le premier chef indien à avoir reçu une étoile Michelin, nous propose un guide étape par étape pour réaliser un Dal Makhani traditionnel, tel que sa mère le lui préparait lorsqu’il était enfant. © Food Network UK
Le Canada : la lentille à l’ère industrielle
Selon les données de la FAO (FAOSTAT), la production mondiale de légumineuses a atteint environ 97 millions de tonnes en 2024. Parmi ces cultures, les lentilles figurent parmi les principales légumineuses produites et échangées à l’échelle internationale, avec une production mondiale d’environ 6,7 millions de tonnes.
Le commerce international des légumineuses représente près de 20 millions de tonnes par an, témoignant du rôle stratégique de ces cultures dans les systèmes alimentaires mondiaux. L’Inde demeure le premier producteur mondial de légumineuses avec 25,3 millions de tonnes en 2024.
À partir du XXᵉ siècle, la culture de la lentille dépasse progressivement ses bassins historiques pour s’étendre à de grandes régions céréalières d’Amérique du Nord. Le Canada s’impose alors comme l’un des principaux acteurs de cette filière mondialisée. Il consacre aujourd’hui environ 1,6 million d’hectares à la production de lentilles. Selon Agriculture and Agri-Food Canada – Outlook for Principal Field Crops, le pays figure parmi les principaux producteurs et exportateurs mondiaux, avec près de 2,3 millions de tonnes exportées pour la campagne 2025-2026. La province de Saskatchewan concentre une grande partie de cette production.
Cette industrialisation a permis :
- d’augmenter la disponibilité mondiale d’une protéine végétale accessible ;
- de structurer une filière agricole exportatrice ;
- de répondre à la demande croissante en alternatives aux protéines animales.
Mais cette montée en puissance révèle aussi une tension centrale de notre système alimentaire : comment changer d’échelle sans transformer une culture ancestrale en simple matière première industrielle ?
La filière canadienne illustre ce paradoxe. Si la lentille reste une culture stratégique pour la transition alimentaire, son développement à grande échelle soulève des questions sur la standardisation agricole, la dépendance aux marchés mondiaux et les pratiques culturales. Un sujet régulièrement discuté concerne notamment l’usage de certains produits phytosanitaires, comme les pratiques de dessiccation avant récolte, ainsi que les différences de réglementation entre le Canada et l’Union européenne.
Le défi de la transition alimentaire n’est donc pas seulement de produire davantage de protéines végétales, mais de construire des filières capables de concilier volume, qualité nutritionnelle, résilience agricole et durabilité.
Une protéine ancienne, désormais stratégique
Pendant plusieurs décennies, la transformation des systèmes alimentaires s’est principalement appuyée sur les protéines animales et quelques grandes cultures dominantes.
Aujourd’hui, les légumineuses reviennent au centre des stratégies alimentaires.
La raison est simple : elles répondent simultanément à plusieurs défis.
Nutrition
Les lentilles offrent une source accessible de protéines, de fibres et de micronutriments.
Climat
Les légumineuses peuvent contribuer à réduire l’impact environnemental des systèmes alimentaires lorsqu’elles sont intégrées dans des rotations agricoles adaptées.
Souveraineté alimentaire
Alors que de nombreux pays cherchent à réduire leur dépendance aux importations de protéines, les cultures locales de légumineuses deviennent un enjeu stratégique.

Plants de Lentille Verte du Puy, cultivés sur les plateaux volcaniques de Haute-Loire, au cœur d’un terroir reconnu par une AOP depuis 1996. © La Lentille Verte du Puy
La lentille fait son chemin
La prochaine révolution alimentaire ne viendra peut-être pas uniquement de protéines inédites. Elle viendra aussi de notre capacité à révéler le potentiel de celles qui existent.
La recherche explore aujourd’hui de nouvelles façons de transformer les légumineuses : extraction de protéines, amélioration des textures, fermentation, nouveaux ingrédients fonctionnels et applications dans les nouveaux usages alimentaires.
Des entreprises innovantes illustrent déjà cette évolution.
- Australian Plant Proteins – Australie
La société transforme les lentilles rouges et jaunes en ingrédients destinés aux boissons, aux alternatives végétales et aux aliments enrichis.
Ses isolats peuvent atteindre une teneur d’environ 85 % de protéines et se distinguent par leur goût doux, leur couleur claire et leur bonne solubilité, des propriétés technologiques qui facilitent leur incorporation dans les formulations alimentaires sans en modifier sensiblement la saveur ou l’apparence.
Les lentilles présentent également un intérêt agronomique : elles s’intègrent dans des rotations culturales contribuant à réduire les besoins en fertilisants azotés.
- AGT Food and Ingredients – Canada
L’un des leaders mondiaux de la transformation des légumineuses, AGT Foods illustre le passage de la lentille du statut de culture agricole à celui d’ingrédient stratégique pour l’industrie alimentaire.
À travers sa gamme PulsePlus™, le groupe transforme les légumineuses — dont les lentilles — en différentes fractions fonctionnelles : farines, concentrés et isolats de protéines, fibres et ingrédients texturés destinés aux fabricants de produits alimentaires.
Ses isolats de protéines de lentilles peuvent atteindre environ 80 % de protéines et sont développés pour des applications variées : alternatives végétales à la viande, produits laitiers végétaux, pâtes, snacks, sauces ou boissons protéinées.
Le groupe met également en avant leurs propriétés technologiques, comme leurs capacités d’émulsification, de liaison et leur compatibilité avec des formulations « clean label ».
- Elementa Ingredients – France
La société commercialise des ingrédients innovants issus des légumineuses : des isolats et concentrés de protéines de lentilles rouges Lens culinaris, destinés aux fabricants de produits végétaux, de nutrition sportive et d’aliments fonctionnels.
Ces développements s’appuient sur une recherche en pleine accélération. Une revue scientifique publiée dans Foods souligne que les protéines de lentilles présentent des propriétés nutritionnelles et technologiques prometteuses pour les aliments de nouvelle génération, tandis que des travaux plus récents montrent leur potentiel pour améliorer la texture, l’émulsification et la formulation de produits végétaux.
Comme pour Les aliments fermentés — du kimchi à la choucroute — l’innovation consiste souvent à comprendre scientifiquement ce que les traditions maîtrisaient déjà.
La tradition n’est pas l’opposé de l’innovation.
Elle en est parfois le laboratoire permanent.
Une graine mise à jour pour les défis du XXIᵉ siècle
Du Puy à Delhi, la lentille raconte une histoire qui dépasse largement l’alimentation.
Elle relie :
- patrimoine et innovation ;
- agriculture et technologie ;
- cultures locales et enjeux mondiaux.
La transition alimentaire ne consiste peut-être pas seulement à inventer l’avenir, mais à révéler le potentiel de solutions que l’humanité a déjà éprouvées.