Une variation de quelques centimètres dans la glace devient un signal exploitable lorsqu’elle rejoint une série temporelle, un modèle de dynamique glaciaire, puis une projection du niveau marin utilisable à l’échelle d’une côte.
En février 2026, le Monaco Polar Symposium, organisé dans le cadre de The Polar Initiative, a réuni 170 participants issus de 31 pays et territoires pour préparer la cinquième Année polaire internationale, IPY5, prévue en 2032 et 2033. Son rapport retient 17 initiatives potentielles réparties en cinq piliers, avec une ligne directrice explicite : construire une infrastructure durable reliant observation, données, modélisation et décision.
Satellites radar, altimétrie laser, robots sous-marins, stations dérivantes, intelligence artificielle et jumeaux numériques commencent à composer cette architecture.

Le globe terrestre vu sur une projection de Spilhaus ; contrairement aux projections trompeuses classiques, celle-ci reprĂ©sente l’ocĂ©an bordĂ© de terres. La circulation thermohaline globale est reprĂ©sentĂ©e sous forme de dessin animĂ©, avec le flux de la couche supĂ©rieure en rouge et celui de la couche infĂ©rieure en bleu. © Michael Meredith, 2019 – The Polar Initiative
Observer les pĂ´les sans interruption
Du radar au laser : suivre la glace depuis l’orbite
Aux hautes latitudes, obscurité, couverture nuageuse et immensité géographique limitent l’observation optique.
La société finlandaise ICEYE exploite une constellation de satellites équipés de radars à synthèse d’ouverture, SAR, capables d’acquérir des images de jour comme de nuit et à travers nuages, brouillard et obscurité. Pour la glace de mer, l’opérateur propose des acquisitions quotidiennes, voire plusieurs fois par jour sur certaines zones, afin de suivre localisation, mouvement et évolution des surfaces glacées.
Les passages répétés des satellites apportent la fréquence ; l’altimétrie, la hauteur.
Le satellite ICESat-2 de la NASA utilise ATLAS, un altimètre laser à comptage de photons émettant 10 000 impulsions par seconde. Les mesures sont espacées d’environ 70 centimètres le long de la trace du satellite. Pour le franc-bord de la glace de mer, la mission vise une incertitude inférieure ou égale à trois centimètres sur des segments de 25 kilomètres lorsque les références de niveau marin sont disponibles et sous ciel dégagé.


L’Europe maintient une autre brique avec CryoSat. Lancé en 2010, le satellite de l’ESA embarque SIRAL, un altimètre radar interférométrique conçu pour mesurer l’épaisseur de la glace de mer et suivre les variations des calottes du Groenland et de l’Antarctique. Son orbite atteint 88° nord et sud.
CryoSat fournit les premières mesures altimétriques continues de l’épaisseur de la glace de mer arctique sur l’ensemble de l’année. L’application de l’intelligence artificielle aux données permet de corriger les perturbations causées en été par les mares de fonte en surface. © European Space Agency
Sous la glace, les robots prolongent la mesure
Température, salinité, circulation océanique et flux de chaleur au contact des plateformes glaciaires exigent des mesures in situ, souvent dans des zones difficiles d’accès pendant plusieurs mois.
Le British Antarctic Survey a publié en mars 2026 un système destiné aux planeurs sous-marins autonomes Slocum opérant sous la glace. Un contrôle secondaire associé à un altimètre orienté vers le haut permet au véhicule d’adapter sa route, de détecter la présence de glace, d’identifier des zones de remontée et de déclencher des procédures de sécurité. Le dispositif a été déployé en mer de Weddell dans le cadre du programme BIOPOLE, avec des séquences de mission sous glace, décrites dans cette publication du British Antarctic Survey.

DĂ©ploiement d’un planeur sous-marin autonome Slocum Ă proximitĂ© du glacier Sheldon, en Antarctique. © Athena Dinar – British Antarctic Survey

Autosub Long Range, surnommĂ© « Boaty McBoatface », Ă bord du RRS Sir David Attenborough. Ce vĂ©hicule sous-marin autonome longue portĂ©e est utilisĂ© par le National Oceanography Centre dans les recherches polaires sur les interactions entre ocĂ©an et glaciers. © Tom Acton – British Antarctic Survey
Le Jet Propulsion Laboratory de la NASA développe une architecture plus spécialisée avec IceNode. Le concept prévoit une flotte de robots autonomes capables de dériver sous les plateformes antarctiques puis de se fixer contre leur face inférieure pour enregistrer température, salinité et circulation au voisinage direct de la zone de fonte.

Prototype IceNode lors d’un essai sous la glace au nord de l’Alaska, en mars 2024. Le dispositif est dĂ©veloppĂ© pour mesurer directement la fonte Ă l’interface entre l’ocĂ©an et les plateformes glaciaires antarctiques. © U.S. Navy – Scott Barnes – Jet Propulsion Laboratory
Un prototype a effectué son premier essai en environnement polaire dans la mer de Beaufort en mars 2024. Descendu à environ 100 mètres, il a collecté des données de température, salinité et courant, lors d’un test documenté par le JPL. Le programme reste en développement avant un éventuel déploiement sous les plateformes antarctiques.
Avec Tara Polar Station, la Fondation Tara Océan engage en 2026 un programme de vingt ans dans l’océan Arctique central. Dix expéditions sont prévues jusqu’en 2046, avec des missions pouvant atteindre dix-huit mois et environ 90 % du temps passé prisonnier de la glace. La plateforme réunit observation atmosphérique, glace de mer, océan, biologie et physico-chimie dans un même dispositif dérivant.



Base Scientifique Tara Polaris © Fondation Tara Océan
Transformer les mesures en modèle polaire
Les volumes de données croissent avec le nombre de plateformes, la fréquence des acquisitions et la diversité des capteurs.
Le rapport du Monaco Polar Symposium identifie une difficulté plus structurelle : données scientifiques, observations citoyennes, programmes nationaux et connaissances autochtones restent répartis entre des systèmes aux formats et aux règles d’accès hétérogènes.
L’initiative Polar Knowledge for All vise un inventaire mondial compatible avec l’IA, reposant sur des standards ouverts et des règles de gouvernance intégrant les droits attachés aux connaissances autochtones.
Polar Twin : une IA entraînée sur les deux pôles
Le projet AI for IPY5: The Polar Twin, présenté dans le même rapport du Monaco Polar Symposium 2026, pousse cette architecture vers l’intelligence artificielle.
Le rapport décrit une suite de foundation models entraînés spécifiquement sur des données circumpolaires. Imagerie satellitaire, observations océanographiques, connaissances écologiques autochtones et contributions de science citoyenne pourraient alimenter une infrastructure couvrant simultanément Arctique et Antarctique.
Le système proposé doit pouvoir ingérer en continu les flux d’observation, détecter des signaux à l’échelle continentale, intégrer plusieurs milliers de variables et rechercher des seuils critiques dans des séries bruitées. Le Polar Twin est actuellement une initiative proposée pour IPY5, avec des étapes prévues autour de la gouvernance, des protocoles de données, des partenariats de calcul et du développement des premiers modèles spécifiquement entraînés sur les régions polaires.
Le cadre inclut dès la conception consentement, attribution, conditions d’usage et souveraineté des communautés sur leurs archives numériques.
Destination Earth : le précédent européen
Un point de comparaison opérationnel existe avec Destination Earth.
Son Climate Change Adaptation Digital Twin produit des simulations climatiques mondiales à une résolution kilométrique. Les productions mises à disposition en septembre 2026 couvrent 1990 à 2049 avec des résolutions de 5 à 10 kilomètres et des sorties horaires. Les applications intégrées au modèle transforment directement les simulations en indicateurs pour l’hydrologie, l’énergie, les incendies et les précipitations extrêmes.
Trois modèles du système Terre, IFS-NEMO, IFS-FESOM et ICON, sont mobilisés sur les infrastructures EuroHPC. Leur passage vers des cycles de production répétables et évalués en continu inscrit la simulation climatique dans une logique d’exploitation continue.
Le 23 septembre 2026, Destination Earth a présenté un composant d’IA dédié à la glace de mer. Entraîné sur plusieurs décennies de données de réanalyse, il apprend directement l’évolution de la couverture de glace et des conditions de surface océanique. Les premiers résultats présentés par le programme indiquent une exécution plus rapide que les modèles physiques traditionnels pour cette composante spécifique.
PrĂ©sentation du composant IA « Sea Ice » de Destination Earth, dĂ©veloppĂ© pour reproduire l’évolution de la banquise et les conditions de surface ocĂ©anique Ă partir de donnĂ©es de rĂ©analyse. © ECMWF – Destination Earth
Le Polar Twin envisagé à Monaco ajoute une spécialisation circumpolaire, la combinaison des deux régions polaires et une gouvernance propre aux données scientifiques et autochtones.
De la glace à la côte : transformer la prévision en alerte
Une variation de masse de la calotte antarctique ne produit pas partout le mĂŞme effet cĂ´tier.
La projection locale combine dynamique glaciaire, expansion thermique de l’océan, circulation, bathymétrie, marées, mouvements verticaux du sol et morphologie du littoral.
Poles to Coasts : passer du niveau marin global à la côte exposée
L’initiative Poles to Coasts proposée par le Monaco Polar Symposium vise des projections du niveau marin à haute résolution utilisables pour les décisions locales.
Le programme associerait modélisation glaciologique, physique océanique, géomorphologie côtière et sciences sociales. Il prévoit aussi de consolider des données aujourd’hui dispersées sur la bathymétrie côtière, les amplitudes de marée et l’érosion.
Les usages cités sont directement opérationnels : protection côtière, investissement dans les infrastructures et recul planifié. Le projet vise les territoires exposés et mentionne plus d’un milliard de personnes vivant sur des littoraux concernés par l’élévation du niveau marin.
Une infrastructure portuaire, une route côtière ou une défense contre la submersion exigent une résolution que la projection planétaire seule ne fournit pas.
Polar Early Warning System : détecter les seuils critiques
Le rapport 2026 propose enfin un Polar Early Warning System for Global Action.
Son cahier des charges vise la détection de signaux annonçant le franchissement de seuils critiques liés aux calottes glaciaires et au niveau marin, avec un délai suffisant pour préparer une réponse. Aucun système intégré de cette nature n’existe actuellement à l’échelle planétaire pour les régions polaires.
L’architecture envisagée combine véhicules sous-marins autonomes, radars aéroportés pénétrant la glace, robots parcourant la surface et réseaux d’observation existants comme Argo, GCOS, SOOS et SOOP. Les sorties seraient connectées à la planification agricole, à la logistique humanitaire, aux déplacements de population, au renforcement des infrastructures ainsi qu’aux modèles de risques environnementaux et financiers.




Interface de SOOSmap, portail interactif du Southern Ocean Observing System. La plateforme rassemble plus de 50 couches de donnĂ©es et plus de 50 000 observations issues de programmes ocĂ©anographiques et antarctiques internationaux. © SOOS – EMODnet Physics
Cette continuité suppose des infrastructures dont la durée dépasse celle des financements scientifiques habituels. Des subventions de trois à cinq ans répondent mal aux besoins d’observations décennales, de modélisation continue, de maintenance des données et de conservation des compétences. Les mécanismes envisagés pour IPY5 associent progression du pilote au programme, instrument dédié, financement hybride et ouverture à de nouveaux financeurs.
L’organisation internationale commence à se structurer. En août 2026, IPY5 a retenu la Norvège pour accueillir son bureau international de coordination, en partenariat avec la République de Corée et le Chili. Le bureau doit devenir opérationnel en 2027 et accompagner la préparation de l’Année polaire internationale 2032-2033.
La prochaine infrastructure polaire se construira dans la continuité entre la mesure sous la glace, le calcul et la décision prise sur la côte.