🌊 Yachting, terrain d’expérimentation DeepTech : de l’essai à l’intégration industrielle

Dans le yachting, quelques millimètres peuvent modifier une traînée, quelques degrés transformer un équilibre thermique, quelques lignes de code changer une décision en mer.

Le yacht compte parmi les objets industriels où la précision devient directement une valeur d’usage.

Hydrodynamique, matériaux composites, propulsion, stockage énergétique, capteurs, intelligence embarquée, automatisation : les technologies les plus avancées doivent cohabiter dans un environnement compact, mobile, soumis aux vibrations, au sel, à l’humidité et à de fortes exigences de fiabilité.

Cette concentration de contraintes fait du yachting un terrain singulier pour la DeepTech.

Hydrofoils à contrôle numérique, propulsion électrique, piles à combustible, matériaux avancés, perception assistée par IA ou gestion énergétique font désormais partie des pistes explorées par l’industrie nautique. Le Yacht Club de Monaco consacrait ainsi en 2026 une conférence sur la nouvelle ère technologique du yachting, tandis que Metstrade réunissait cette année 24 startups dans deux espaces consacrés à l’innovation marine, dont un dédié au superyacht.

À Cannes, le Cannes Yachting Festival inscrit également l’innovation dans son parcours avec l’Innovation Route, qui sélectionne et présente des solutions émergentes dans plusieurs catégories.

Le yacht, laboratoire d’intégration technologique

La précision comme matière première

Un yacht contemporain est une structure technique complexe.

Chaque fonction agit sur les autres : propulsion, énergie, matériaux, traitement de l’eau ou capteurs participent à une même architecture.

La performance se construit dans les relations entre les différents sous-systèmes. Une solution peut être remarquable sur le plan technologique et perdre une partie de sa pertinence dès lors que son intégration pénalise une autre fonction du navire.

Un banc d’intégration à échelle réelle

Le laboratoire constitue une première étape dans l’évaluation d’une innovation. À bord, elle doit fonctionner dans son environnement définitif, avec ses contraintes physiques, énergétiques, humaines et réglementaires.

Le yacht offre un terrain particulier : chaque projet peut réunir propulsion électrique, hydrofoils, récupération d’énergie, capteurs, contrôle avancé ou matériaux nouveaux au sein d’une même plateforme fortement personnalisée.

Cette configuration permet d’observer les interactions entre technologies et d’éprouver leur intégration en conditions réelles. Quelques déploiements peuvent ainsi produire un retour d’expérience particulièrement riche.

L’America’s Cup pousse foils, aérodynamique, simulation, contrôle en temps réel et analyse de données dans des conditions extrêmes.

Official Practice Race

24 août 2026 — Course Luna Rossa AC40, en préparation de la Louis Vuitton 38th America’s Cup, Preliminary Regatta à Naples : le foiling à l’intersection de la performance, de l’ingénierie et du design. © America’s Cup

L’hydrodynamique à l’ère numérique

La coque reste l’un des premiers endroits où se rencontrent la physique et le calcul.

Traînée, stabilité, portance, comportement dans la houle : les performances hydrodynamiques résultent d’interactions complexes que la simulation numérique permet aujourd’hui d’explorer avec une finesse croissante.

Les foils ajoutent une dimension supplémentaire.

En soulevant une partie du bateau au-dessus de l’eau, ils réduisent la surface immergée et une partie de la résistance hydrodynamique. Leur fonctionnement impose en contrepartie un contrôle précis de l’assiette, de la vitesse et de la portance.

Le logiciel devient alors une composante de la conception navale.

Navier illustre cette convergence. Son N30 associe propulsion électrique, hydrofoils et contrôle numérique pour faire évoluer un yacht de 30 pieds au-dessus de l’eau.

En juin 2026, Navier et JIH Global Investment ont annoncé un partenariat de 100 millions de dollars, soit environ 86 millions d’euros, destiné au déploiement de jusqu’à 100 N30 aux Maldives.

Inside Navier N30 — The Longest-Range
Electric Boat Ever Built!

Sampriti Bhattacharyya, Founder & CEO de Navier, revient sur le passage du concept à la mise en service du N30 et sur l’ambition de transformer l’innovation hydrofoil en nouvelle infrastructure de mobilité maritime. © Navier

La dynamique dépasse le cas de Navier. Candela développe également des navires électriques à hydrofoils, tandis qu’Artemis Technologies travaille sur l’eFoiler, qui associe propulsion électrique, hydrofoil et contrôle numérique.

Ces développements montrent comment hydrodynamique, électronique de puissance et logiciel convergent désormais au sein d’une même architecture navale.

eFoiler® : propulsion électrique et hydrofoils à contrôle autonome. © Artemis Technologies

La masse comme variable de conception

Dans un bateau, toute masse supplémentaire a des conséquences : consommation énergétique, vitesse, stabilité, capacité d’emport et, parfois, dimensionnement des équipements nécessaires à son fonctionnement.

Les matériaux composites occupent donc une place stratégique dans les projets nautiques.

Carbone, fibres haute performance, résines avancées, structures sandwich et procédés de fabrication automatisés permettent de travailler simultanément la masse, la rigidité et la géométrie.

Gurit développe des matériaux composites et des solutions de structure pour le yachting de luxe, notamment avec ses mousses structurelles Corecell. L’objectif est de réduire la masse tout en préservant rigidité, résistance et qualité de finition, des paramètres particulièrement sensibles dans les yachts haut de gamme.

De l’énergie à l’intelligence embarquée

L’énergie comme système

Propulsion, climatisation, dessalement, batteries, électronique, informatique, confort et équipements de sécurité sollicitent une même ressource. Leur optimisation ne peut donc plus être pensée séparément : chaque choix énergétique agit sur les autres fonctions du navire.

L’enjeu consiste alors à piloter les flux entre production, stockage, distribution et usages, en fonction des besoins du navire et de ses conditions d’exploitation.

Cette évolution favorise les architectures hybrides, les batteries à haute densité, les nouvelles sources d’énergie et les logiciels capables d’arbitrer les consommations en temps réel. ABB développe ainsi pour les superyachts des architectures intégrant propulsion électrique, stockage et gestion de l’énergie au sein d’un même système. Sur un projet de superyacht de plus de 100 mètres, son système associe notamment propulsion Azipod®, réseau électrique DC, batteries de 500 kWh et système de gestion de l’énergie.

Illustration conceptuelle d’un yacht hybride intégrant une architecture énergétique intelligente. © ABB

Percevoir avant de décider

L’intelligence embarquée transforme une autre fonction essentielle du navire : sa capacité à percevoir son environnement.

Caméras optiques, imagerie thermique, radar, AIS, GPS, capteurs inertiels et données météorologiques peuvent être combinés pour produire une représentation plus riche de la situation maritime.

La valeur ne réside toutefois pas dans l’accumulation des données. Elle se situe dans leur capacité à éclairer une décision.

WATCHIT Eye illustre cette évolution. Développé spécifiquement pour la plaisance avec le département R&D du groupe Azimut|Benetti, le système associe un radar d’imagerie 4D à une IA capable de croiser les données issues des différents capteurs embarqués. Il peut notamment détecter des obstacles non cartographiés — petites embarcations, bouées ou objets flottants — et évaluer en temps réel leur niveau de risque.

WATCHIT Eye analyse la situation de navigation, hiérarchise les risques et transmet au capitaine les alertes considérées comme réellement actionnables. Le système équipe notamment l’Azimut Fly 82 et le Seadeck 7.

WATCHIT Eye : une nouvelle génération de systèmes d’aide à la navigation pour le yachting. © WATCHIT

Azimut Seadeck 7, l’un des yachts intégrant la technologie WATCHIT Eye pour renforcer l’assistance à la navigation. © Azimut | WATCHIT Azimut Seadeck 7

La robustesse de cette chaîne devient alors déterminante : une perception suffisamment fiable pour alimenter une décision humaine, puis certaines fonctions automatisées.

Quand la technologie transforme l’objet

L’évolution ne concerne plus seulement les composants du yacht. Elle commence à modifier la manière même dont celui-ci peut être conçu.

Le Pegasus 88M, développé par Forakis Design, en donne une vision prospective. Ce concept de superyacht de 88 mètres associe propulsion solaire-électrique, hydrogène, matériaux avancés et fabrication robotisée en 3D.

Le projet reste un concept, mais illustre une évolution importante : lorsque plusieurs technologies évoluent simultanément, elles peuvent conduire à repenser l’architecture même du yacht.

Pegasus 88M : concept de superyacht de 88 mètres associant propulsion solaire-électrique, hydrogène, structure imprimée en 3D et procédés de fabrication robotisés. © Forakis Design

De la technologie Ă  la qualification industrielle

La certification comme étape d’ingénierie

À ce niveau de sophistication, l’innovation doit entrer dans un cadre de sécurité, de classification et de responsabilité.

L’évolution réglementaire de 2026 en fournit une illustration.

L’Organisation maritime internationale (OMI) a adopté en mai 2026 le premier Code international de sécurité pour les navires de surface autonomes (MASS Code). Entré en vigueur le 1er juillet 2026 sous sa forme non obligatoire, il établit un cadre couvrant notamment la conception, l’exploitation, la sécurité, la cybersécurité et la certification des navires autonomes ou télécommandés. Un cadre obligatoire doit être adopté au plus tard en 2030, pour une entrée en vigueur envisagée en 2032.

Pour une DeepTech, la certification participe directement au passage de la technologie au produit industriel. Caractériser, tester, documenter et valider une nouvelle solution — énergétique, autonome ou matérielle — devient ainsi une composante de son développement.

Le yacht comme marché qualifiant

Son niveau d’exigence permet de confronter une technologie à des contraintes réelles d’intégration, de fiabilité, de maintenance et d’usage. Quelques déploiements peuvent suffire à produire des données d’usage et à construire une première référence industrielle.

Dans ce contexte, le premier yacht peut devenir un véritable marché qualifiant : une technologie y démontre sa capacité à fonctionner dans un environnement complexe, à répondre aux exigences réglementaires et à maintenir ses performances dans le temps.

Cette première installation peut alors produire trois actifs : validation industrielle, preuve commerciale et référence pour d’autres marchés.

Une technologie validée à bord peut ensuite envisager des applications dans d’autres environnements maritimes ou dans des secteurs soumis à des exigences comparables.

L’industrie au millimètre

Le Feadship Breakthrough, livré en 2025, en fournit une illustration concrète. Ce superyacht de 118,80 mètres intègre 16 systèmes de piles à combustible PowerCell développant 3 MW. Feadship indique que cette installation peut assurer jusqu’à une semaine de fonctionnement silencieux au mouillage ou certaines phases de navigation sans combustible fossile.

Breakthrough — une démonstration de l’intégration de l’hydrogène vert dans l’architecture énergétique d’un superyacht. © Feadship

Cette intégration s’inscrit dans une trajectoire plus large. En 2023, Lloyd’s Register avait accordé à Feadship une Approval in Principle (AiP) pour une architecture multi-carburant destinée aux grands yachts.

La pile à combustible doit ainsi s’intégrer aux volumes du navire, à son architecture énergétique et à ses exigences de sécurité.

C’est là que se joue l’excellence industrielle du yachting : transformer une technologie complexe en solution intégrée et exploitable. Pour certaines DeepTech, le yacht peut devenir un environnement de qualification, une première référence commerciale et un point d’entrée vers d’autres marchés.

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